Article de Hérvé Kempf le 11/01/2007

L'air froid semble craquer, le ciel est bleu d'azur. Sur la
colline en face de la ferme, les éoliennes blanches se
découpent nettement. Elles grignotent le silence de cette
campagne de Haute-Loire, et on entend le ronronnement régulier
des pales qui tournent avec aisance.
Dans le bureau de sa ferme, Yves Bagès parle des 26 engins qui
sont arrivés à Ally en 2005 et qui, depuis, divisent le
village. "Je n'étais pas opposant de principe, dit-il, j'ai
même signé pour que la propriétaire d'un terrain que
j'exploite puisse en avoir une. Mais le projet s'est fait en courant,
les gens n'ont pas eu le temps de réfléchir. On nous a
fait miroiter la taxe professionnelle, mais on ne nous a jamais dit
qu'il y aurait des nuisances."
Les nuisances, c'est le bruit, dans des lieux où l'on est
habitué au moteur des tracteurs, aux meuglements des vaches, au
chant des oiseaux et aux craquements multiples de la campagne comme au
silence de la nuit. "Il y a des jours où ça attaque le
moral, où ça vous donne le bourdon. Je ne sais pas comment
vous dire, c'est un bruit continu qui vous prend la tête - il y a
du bruit tous les jours, sur le tracteur, mais là, c'est pas
pareil, c'est tout le temps. Avant, c'était calme, je pensais me
retirer ici, mais je ne sais plus si je vais le faire, je suis
découragé", poursuit-il.
La maire d'Ally, Marie-Paule Olagnol, défend fermement la
série d'éoliennes qui, postées sur les
crêtes, ceinturent maintenant le village. "Le bilan positif est
incontestable : les éoliennes ont doublé le nombre de
visiteurs de notre ancienne mine d'étain et de nos anciens
moulins à vent, même si nous sommes bien conscients que
ça ne va pas durer, avec la multiplication des sites en France."
Au-dessus de la ferme d'Yves Bagès, un autre agriculteur, Paul
Marchet, se plaint aussi du bruit : "Tout va pour le tourisme, et nous,
les péquenots, on s'en fiche." La maire répond : "On
habite sous une éolienne, on les entend, mais bon... Ça ne
casse pas les oreilles." Et d'enchaîner : "Le village a
perçu la taxe professionnelle dès la première
année, avec la taxe sur le foncier bâti, cela fait 200 000
euros." Une somme qui compense les désagréments - et
l'impact sur le paysage, si difficile à apprécier.
"On ne peut pas dire que ça n'abîme pas le paysage, dit
Yves Bagès, en montrant comment les éoliennes encadrent la
vue sur le puy de Dôme. Les gens disent "C'est beau, les
éoliennes". Je leur dis : "Si vous voyiez ça trois cent
soixante-cinq jours par an, vous ne le trouveriez pas beau"."
La zizanie règne à Ally, et le cas n'est pas unique. Dans
toute la France rurale, du Nord à la Normandie, de la Bretagne au
Massif central, de la vallée du Rhône au Tarn, la
polémique agite les villages, dont bien peu acceptent sans
broncher les aérogénérateurs. Deux éoliennes
ont même été incendiées dans la nuit du 17
au 18 novembre 2006 à Roquetaillade, dans l'Aude. Le sabotage
n'a pas été revendiqué.
C'est que les éoliennes, qui commencent à parsemer le
paysage, s'annoncent par milliers : le gouvernement a fixé un
objectif en juin, dans sa programmation pluriannuelle des
investissements de production électrique, d'une puissance
éolienne de 13 GW (gigawatts) en France en 2015, soit environ 7
000 aérogénérateurs : dix fois plus qu'aujourd'hui.
Si ce plan parvient à son terme, des milliers de machines de
plus de 100 mètres de haut transformeront les campagnes. Rares
sont les communes qui n'ont pas été
démarchées par des opérateurs pressés
d'installer leurs modernes moulins à vent.
C'est que l'Etat, à la suite de nos voisins européens, a
fixé en 2001, et confirmé en 2006, un tarif de rachat de
l'électricité éolienne avantageux : 8,4 centimes le
kilowattheure (kwh), contre un prix du marché de 5 centimes, le
nucléaire revenant à 3,5 centimes. Il y a là une
marge intéressante pour les entreprises qui sauront l'exploiter.
"Le système de prix crée un pactole, dit Pierre Wirth,
président du Comité des parcs et jardins de France. Comme
les industriels ont du mal à les installer à cause de la
résistance des populations, ils cherchent des communes pauvres
où les maires sont plus faciles à convaincre."
L'implantation des éoliennes s'accompagne en effet de la
location des terrains (environ 2 000 euros pour chacune) et du versement
de taxes aux communes (de l'ordre de 10 000 euros par éolienne)
bien utiles dans des terroirs qui se sentent abandonnés.
Il faut aller dans le Gard, non loin d'Uzès, pour rencontrer
l'une des âmes de la révolte, le président de Vent
de colère, Alain Bruguier. "En 2003, il y avait en France 23
associations de protestation. Aujourd'hui, nous en sommes à 350.
Et ça arrive toutes les semaines - tenez, vendredi, celle-ci,
l'association Don Quichotte, dans l'Eure."
Alain Bruguier, lui, ressemble plutôt à Sancho
Pança : rond, les traits marqués, il parle avec un
débit soutenu, et saute d'une idée à l'autre.
"J'étais agent technique aux Télécoms - mon
père était agriculteur, je n'ai pas fait d'études,
j'ai progressé par les concours. J'ai longtemps été
président du club de football du lycée de
Bagnols-sur-Cèze, et puis de l'association des parents
d'élèves, la PEEP, dont je suis devenu président
départemental, puis régional."
A la retraite, en 2000, à 55 ans, il a commencé à
restaurer une vieille maison qui lui venait de son grand-père,
avant que les éoliennes ne surgissent dans sa vie, jusqu'à
l'accaparer totalement.
"En 2002 nous est arrivé un projet à
Saint-Laurent-la-Vernède, dans le Gard. A cette époque, je
ne savais pas du tout ce qu'était l'éolien. Peu à
peu, je suis devenu soupçonneux : au début,
c'était présenté comme une alternative au
nucléaire, puis comme un complément au nucléaire.
On a été voir dans l'Aude, le Tarn, l'Aveyron, pour se
faire une opinion. Ce qui nous a frappés, c'est le gigantisme des
installations et la nuisance sonore. On a pu faire annuler le projet."
Depuis, élu président de Vent de colère en 2003,
il parcourt les routes dans sa Peugeot usée, égrenant deux
ou trois réunions par semaine dans les villages. "Nous avons
quatre arguments contre les éoliennes : c'est un non-sens
économique ; le surcoût est imputé au consommateur
résidentiel ; cela détruit les paysages ; cela crée
des nuisances et dévalorise le prix des terrains. Si l'on veut
faire des efforts sur l'effet de serre, ce n'est pas par
l'électricité qu'il faut commencer, mais par le transport,
qui est le premier secteur émetteur de gaz à effet de
serre en France."
Accusé d'être un nucléariste caché, il
répond : "Nous disons qu'il faut des économies
d'énergie et des énergies renouvelables - le bois, la
géothermie, la biomasse -, et limiter la part du
nucléaire. Le chauffage électrique des maisons est un
non-sens. La France a la plus grande forêt d'Europe, dont
l'exploitation raisonnée serait plus utile que les
éoliennes."
Si Alain Bruguier a une bête noire, c'est André Antolini,
le président du Syndicat des énergies renouvelables (SER).
Qui le lui rend bien : "Mes adversaires ? Vent de colère !"
Affable, le président reçoit au Club Saint James, un
agréable club-hôtel dans le XVIe arrondissement de Paris.
"J'ai travaillé dans l'immobilier pendant trente ans, et j'ai
présidé la Fédération des
promoteurs-constructeurs de 1989 à 1996. Le groupe où je
travaillais était en crise, j'ai regardé ailleurs, et un
ami m'a invité à diriger sa société
d'éoliennes. Quand je suis arrivé au SER, il n'y avait que
7 adhérents. Maintenant, nous sommes 252. On est sorti du
folklore dans lequel nous maintenaient avec condescendance les pouvoirs
publics." Et de raconter comment il a accompagné la difficile
conversion des pouvoirs publics à l'éolien.
Pour l'ancien promoteur immobilier, "la seule vraie
problématique concerne le paysage : il faut la traiter en amont,
de façon soigneuse. Mais nous avons une vision globale du
paysage, pas statique ou conservatrice. Projetez-vous dans une vision
dynamique du paysage : peut-être vos enfants trouveront-ils
ça très beau." Il met en avant la politique
énergétique : "L'enjeu est la diversification : il ne faut
pas mettre tous les oeufs dans le même panier. Le SER est
favorable à une place importante du nucléaire dans le mix
énergétique. Il ne faut pas opposer énergies
nucléaire et éolienne, qui sont cousines. Areva, le
fabricant de centrales nucléaires, l'a bien compris, il a pris
une participation dans le fabricant d'éoliennes REpower. Et, par
ailleurs, il faut avoir une énergie autonome à l'abri des
prix du fossile. Nous garantissons un prix stable pendant quinze ans."
Le problème est de savoir si la solution est suffisamment
efficace pour réorienter une politique énergétique
marquée par le poids du nucléaire. Pour assurer 1 % de la
consommation électrique française, qui est de 482 TWh, il
faut environ 1 000 éoliennes de 2 MW ; pour 5 %, 5 000. Le jeu en
vaut-il la chandelle ?
Les éoliennes se traduisent, outre l'impact sur le paysage, par
le déboisement de parcelles et la création de voies,
larges de 6 mètres, souvent dans des espaces sauvages : "Le
Massif central avait les coins les plus protégés,
notamment sur les sommets, dit Alain Zaugg, infirmier et
président du Collectif du Truc de l'homme, en Lozère. On
est en train de foutre en l'air ces derniers coins reculés."
Ces constructions pourraient aussi avoir un effet négatif sur le
tourisme : "Il ne faut pas oublier que la France est le premier pays
touristique au monde, dit Alain Combes, agriculteur et président
de Vent de respect, en Ardèche. Les gens ne viennent pas ici
seulement pour le camembert et les jolies filles."
Les écologistes commencent d'ailleurs à douter : pour
Jacky Bonnemains, de l'association Robin des bois, "l'industrie
éolienne suit les mêmes tendances au gigantisme, à
la corruption et au baratin que d'autres sources d'énergie. Etre
pour l'éolien, c'est du politiquement correct". Nicolas Hulot est
sorti de ce politiquement correct sur RMC le 8 novembre : "Il faut
cesser de miter le paysage avec les éoliennes. Evidemment que je
suis pour les éoliennes, mais pas comme on le fait actuellement.
On vient dire aux maires : ça va être pour vous une rente,
et c'est le seul motif de décision."
Les financiers et les industriels qui ont investi le secteur ont
évidemment une autre approche. Olivier Duguet, par exemple, PDG
de La Française d'éoliennes. Il était gérant
d'un fonds d'investissement dans les années 1990, avant de s'y
intéresser et de créer son entreprise.
" Sur un siècle, les fossiles vont renchérir, dit-il.
Avec le CO2 et l'augmentation des prix du pétrole, il y a un
avantage énorme à être dans les énergies
renouvelables. Vous pouvez voir venir le déluge : dans quinze
ans, quand il n'y aura plus de tarif de rachat, l'investissement aura
été amorti, la matière première restera
gratuite, le prix sera très faible."
Le problème, bien sûr, c'est d'éviter le
déluge. Autrement dit, d'avoir une politique
énergétique vraiment différente. "Si on ne fait pas
des économies d'énergie, les éoliennes ne
présentent pas d'intérêt, dit Jean-Louis Bal,
directeur des énergies renouvelables à l'Ademe (Agence de
l'environnement et de la maîtrise de l'énergie). C'est
malheureusement un peu ce qui se passe."
Non seulement la consommation électrique française ne
diminue pas, mais, selon RTE (Réseau de transport
d'électricité), elle continue de croître. Selon une
projection du ministère de l'industrie, la demande
énergétique pour l'électricité augmentera de
1,5 % par an sur la période 2000-2030 - alors que la croissance
globale de la demande énergétique française ne
sera, elle, que de 0,9 % sur cette même période.
Le secteur électrique devrait même mettre en service des
centrales thermiques d'une puissance globale de 10 000 MW dans les
prochaines années, qui émettront du gaz carbonique.
Il n'y a d'ailleurs pas de corrélation entre le nombre
d'éoliennes et la limitation des gaz à effet de serre :
l'Espagne, championne des éoliennes avec plus de 10 000 machines,
a vu ses émissions de CO2 croître de 45 % depuis 1990,
dépassant largement le seuil fixé pour elle par le
protocole de Kyoto (15 %).
"Il est évident que le premier gisement d'énergie est la
non-consommation d'électricité, reconnaît
Jérôme Billerey, président d'Aérowatt, un
autre opérateur éolien. Mais cela ne rapporte rien, sinon
à la planète."
Tout se passe comme si le développement des éoliennes
promu par l'Etat servait d'alibi écologique à une
politique énergétique incapable de réduire la
consommation. Il reste que l'intérêt des communes rurales
en déshérence favorise l'implantation des
aérogénérateurs. "L'éolien n'est pas une
ressource d'énergie, mais une ressource financière pour
les communes et pour les particuliers", déplore Alain Gest,
député (UMP) de la Somme, où 1 500 projets sont
envisagés.
Mais comment résister ? "Dans le Mézenc, dans le sud de
la Haute-Loire, on va tomber à moins de 10 habitants au
mètre carré, dit Gérard Roche, président
(div. droite) du conseil général. Renoncer à la
taxe professionnelle pour protéger le paysage, c'est un choix
terrible pour un maire. On ne peut pas dire "Vos paysages sont
formidables, mais il n'y a pas d'éoliennes et on vous laisse
couler".
Hervé Kempf